Histoire de les Villedieu
Sous le drapeau Comtois, qui que tu sois, tu es chez toi !
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Incendie de Vallorbes d'après
un croquis de M. Champod
Nous annoncions dans notre dernier numéro qu'au moment où nous mettions sous presse, un incendie détruisait le village de Vallorbes. Les journaux qui nous sont arrivés de Suisse cette semaine ont consacré de nombreuses colonnes au récit du désastre qui a détruit la plus grande partie de ce charmant village industriel.
C'est à 8 h. 1/2 du matin environ que l'incendie a éclaté. Le feu a commencé dans la maison Boshard, près de la Croix Blanche. Les flammes chassées par une bise violente, et les toits étant la plupart couverts en bois, l'incendie s'est propagé avec une rapidité, effrayante. Les efforts des pompiers de Vallorbes devinrent insuffisants, et des secours furent demandés par le chef de gare de Vallorbes (le bureau du télégraphe étant la proie des flammes) à Lausanne, Yverdon, Pontarlier, etc. Un train spécial fut immédiatement préparé à la gare de Lausanne et une pompe fut expédiée avec un certain nombre de pompiers. Un employé du bureau du télégraphe de Lausanne partit aussi pour établir un nouveau bureau à Vallorbes.
Le train prit en route, les pompes de Cossonay, Chavornay, La Sarraz, Arnox, Orny, Croy. Arrivèrent successivement de France les pompes des forges et hameau de La Ferrière, des Hôpitaux et de Jougne. Celles de La Ferrière ont tout spécialement contribué à préserver le quartier voisin du Temple. Un autre train amena la pompe de Pontarlier ainsi que M. le Sous-Préfet et la gendarmerie accompagnée de son chef.
Malgré ces secours nombreux, l'incendie continua avec une prodigieuse rapidité son œuvre de destruction, et lorsque l'on parvint à se rendre maître du feu, à 1 heure après midi, le village était aux deux tiers détruit.
Vallorbes compte 2.200 habitants. Ce village est en général très bien construit ; cependant plusieurs maisons sont couvertes en bardeaux (pour les talvannes et tavaillon pour les toits), et dans la rue où l'incendie a éclaté (celle qui conduit de - la Croix Blanche aux Forges) les bâtiments n'étaient pas séparés par des murs mitoyens. Aussi les flammes ont eu en cet endroit une proie facile.
Un sexagénaire, M. Vallotton, ancien commis aux Forges de Vallorbes, avait retiré de chez son frère, incendié avant lui, des titres et des valeurs. Il les transporta chez lui, croyant sa maison eu sécurité. Le feu gagna plus tôt et surtout plus vite qu'on ne pensait. La demeure de M. Vallotton fut aussi atteinte.
N'écoulant que son courage et dédaignant les avertissements qu'on lui adressait de toutes parts, le vieillard voulut sauver une seconde fois ce qui lui était confié. Il s'élança dans sa maison, mais ne put en ressortir. Il fut impossible de lui porter secours ; les flammes se rejoignaient au travers de la rue et rendaient impossible l'accès de nombre de maisons.
Dimanche seulement, on retrouva quelques lambeaux du corps de M. Vallotton. Il ne restait de ce corps horriblement mutilé, que le tronc et une partie des cuisses.
Quelques pièces de bétail sont restées dans les flammes ; plusieurs moutons et chèvres.
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Les ruines de Vallorbes
L'aspect du malheureux village défie toute description, dit la Gazelle de Lausanne.
Les commissions d'estimation ont déjà fonctionné dimanche : tout étant détruit, leur besogne va grand train ; dans une première séance, elles avaient déjà établi les dommages concernant 70 bâtiments.
Les pertes pour la poste ne seront pas grandes ; la direction espère pouvoir rétablir tous les registres ; un nouveau bureau a été installé le même soir à la Maison-de-Ville.
Par un hasard que l'on peut appeler des plus heureux, la direction des postes de Lausanne avait demandé par dépêche au bureau de Vallorbes d'expédier de grosses valeurs en bijouterie venant de France ; ces valeurs sont parties samedi matin à 7 h. 43 m., une heure avant l'incendie.
Notre député, M. Dionys Ordinaire, nous communique les détails suivants qu'il vient de recevoir de Lausanne :
Un immense incendie a éclaté samedi à Vallorbes, industrieuse localité suisse, située près de la frontière française. En peu de temps, 103 maisons ont été détruites, et 1.200 personnes mises sur le pavé. On n'a presque rien pu sauver. Un vieillard, qui essayait d'arracher des valeurs importantes aux flammes, a été tué par l'effondrement de sa maison. En une heure et demie tout était achevé.
Nos voisins de France ont donné une nouvelle preuve des sentiments de patriotique et républicaine solidarité qui les anime. A peine l'incendie était-il déclaré, que l'arrondissement de Pontarlier envoyait des secours. Par le train d'une heure arrivèrent plusieurs pompes de Pontarlier, Jougne, les Hôpitaux et La Ferrière, le sous-préfet, le percepteur, et une brigade de gendarmerie. Ils avaient eu la précaution d'apporter deux quintaux de pain, car malheureusement la plupart des boulangeries sont brûlées.
La conduite des Français a été admirable.
Les pertes s'élèvent à 1.8OO.000 fr., couvertes par l'assurance mobilière et immobilière obligatoires, en vigueur dans le canton de Vaud.

Les grandes forges
Les grandes forges et les fabriques de limes sont épargnées, de sorte qu'il n'y aura pas de chômage pour la majeure partie de la population.
Le capitaine Glardon, au péril de sa vie, a pu enlever à temps d'un magasin deux quintaux de poudre. Il les avait à peine mis en lieu sûr qu'une effroyable détonation se produisait. Un grave accident a néanmoins pu être évité, grâce au sang-froid de M. Glardon. 400 pièces de gruyère appartenant à un gros marchand sont restées dans les flammes.
Les maisons détruites s'étendent sur une longueur de près d'un kilomètre. L'aspect du village est désolant.
On nous communique à la dernière heure les chiffres suivants, dont nous croyons pouvoir garantir l'exactitude :
98 maisons incendiées, appartenant à 110 propriétaires. 150 à 180 ménages. 1.000 à 1.100 habitants sans abri.
Assurances : 1 million et demi. Pertes : 2millions et demi.
SOLIDARITÉ
II y a huit jours qu'éclatait à Vallorbes l'incendie qui devait réduire en cendres les trois quarts de cette localité, que nos lecteurs connaissent à peu près tous. Le désastre, par son étendue, prend les proportions d'une véritable catastrophe, et, les rapports si bienveillants que nous entretenons depuis longtemps avec nos voisins de la Suisse font que, de chaque côté de la frontière, ce malheur est considéré comme un deuil de famille.
Notre tirage n'ayant lieu qu'une fois par semaine, nous ne pouvions plus tôt venir présenter à nos chers amis de Vallorbes l'expression d'une sympathie que la ville de Pontarlier toute entière partage avec nous, et dont nous avons le devoir de nous faire ici l'écho.
Mais que serait une sympathie qui ne se traduirait que par des paroles, et que des actes ne soutiendraient pas ? Nous le savons, les actes, pour se produire, n'ont pas attendu notre initiative ; de nombreux secours sont arrivés déjà, mais les besoins sont grands et bien des familles, quelle que soit l'énergie de leurs chefs, devront être aidées longtemps encore avant qu'elles aient pu retrouver l'équilibre nécessaire à la vie normale. Ne nous laissons donc pas, en nous souvenant que lorsqu'un malheur nous a frappé, la Suisse n'est jamais restée indifférente à nos propres misères, et que s'il est bon, dans la règle, de faire aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fit à nous-mêmes, dans le cas présent, il s'agit simplement de faire pour les autres ce qu'à l'occasion les autres ont fait pour nous.
Si de tels malheurs affligent profondément le cœur, l'âme humaine n'est pas sans trouver au spectacle de toutes les bonnes volontés que surexcitent les grandes infortunes, un élément de réconfort qui l'élève au-dessus des tristesses de chaque jour, et lui montre dans l'avenir la possibilité d'une réconciliation finale entre tous les hommes, unis, il faut l'espérer avant qu'il soit peu, dans un même sentiment de fraternelle solidarité.
Que nos amis de Vallorbes aient bon courage, ils ne seront pas abandonnés !
Articles du Journal de Pontarlier du 15 avril 1883
Monsieur le Sous-Préfet de Pontarlier a reçu de "Vallorbe la lettre suivante :
Vallorbes, 8 avril 1883.
La Municipalité de Vallorbes à M. le Sous-Préfet, à Ponlarlier.
MONSIEUR,
Nous nous empressons de vous exprimer notre profonde reconnaissance pour les secours si sympathiques et dévoués que vous nous avez fait parvenir et de la visite dont vous nous avez honorés dans le grand malheur qui nous a frappé.
Veuillez, monsieur, avoir l'obligeance d'être l'interprète de nos sentiments de gratitude auprès des nombreuses personnes de Pontarlier, de Jougne et des environs qui ont montré tant de dévouement dans la promptitude qu'elles ont mise à venir à notre secours.
Veuillez, Monsieur le Sous-Préfet, être persuadé que nous n'oublierons pas votre généreux concours, et agréer l'assurance de notre haute considération.
Le Syndic , Le Secrétaire,
D. JAILLET V. JAILLET.
Souscription ouverte au Bureau du Journal de Pontarlier
en faveur des incendiés de Vallorbes.
PREMIÈRE LISTE
M. Maire, 30, Boul S'-Germain
Paris - - - - - - - - - - - -100 fr.
Deux anonymes - - - 2 fr
Total - - - 102 fr
15 avril 1883
Les secours ne se sont pas fait attendre de la part des communes tant en faveur des incendiés de Villedieu que de ceux de Vallorbes.
Nous apprenons que la commune de Jougne, qui se souvient de 1870, a voté 2.000 fr. en faveur des incendiés de Vallorbes et 150 fr. on faveur de ceux de Villedieu.
Rochejean a voté 400 fr. en faveur des incendiés de Villedieu et 1.000 pour Vallorbes.
Les Hôpitaux-Neufs ont voté 200 fr. en faveur de Villedieu, 300 fr. et 60 miches de pain de 3 kilos on faveur de Vallorbes.
Sur la proposition de M. Jacquart, le conseil municipal de Besançon a voté un secours de 500 fr. au profit des incendiés de Vallorbes et une somme de 200 fr. en faveur des incendiés de Villedieu-les-Mouthe.
29 avril 1883
La souscription ouverte en Suisse, après l'incendie de Vallorbes, a produit une somme considérable, presque suffisante pour indemniser les habitants de toutes leurs pertes. Ce fait n'a rien qui doive surprendre, étant donné le sentiment de solidarité qui unit les suisses entre eux. Lorsqu'un sinistre, comme celui de Vallorbes, frappe une partie des leurs, nos voisins ne se contentent pas d'adresser des compliments de condoléance, mais ils prodiguent les secours, toujours fidèles à leur antique devise : « Un pour tous, tous pour un ». En recevant le produit de la souscription de Pontarlier, les citoyens de Vallorbes n'ont pas dit : « Ce qui est bon à prendre, est bon à garder » ; ils se sont souvenus du village de Villedieu, canton de Mouthe, incendié le même jour que Vallorbes.
En abandonnant cette somme de 607 fr, en faveur de Villedieu, le Comité de secours de Vallorbes nous donne un noble exemple de fraternité républicaine.
De cet événement, les habitants de Vallorbe se rendront compte que le gouvernement vaudois avait vidé les Caisses Cantonales d’Assurances, pour boucher les trous de leur budget.
Le scandale éclate, mais ceci est une autre histoire...