Histoire de grognards du secteur, et demi-soldes.

 

Encore un belle page de notre histoire, que Laurent Jeanin de Racines nous narre. Merci à lui et aux autres bénévoles de ce fascicule.


Anciens combattants

des armées napoléoniennes

Laurent Jeanin

 

 

A monsieur le Préfet de département du Doubs,

 

Monsieur le Préfet,

Après avoir adressé une demande au Ministre de la Guerre pour avoir le relevé des états de services de deux anciens militaires du 1er Empire qui s’en trouvent dépourvus, j’ai remarqué par un article inséré au Monsieur des communes que toutes demandes, pur un motif tel, doivent être adressées au ministère par l’entremise des généraux commandants territoriaux ou par Messieurs les Préfets.

Pour cela, je viens donc, M. le Préfet, vous prier de bien vouloir solliciter de son excellence Monsieur le Ministre de la Guerre la délivrance de ces pièces.

Ces deux anciens militaires sont :

1° Lonchampt Vuillamet Charles Joseph Félix, qui fut incorporé au 42ème de ligne et dirigé en Italie, arriva à Alexandrie le 3 mai 1813, rentra en France au mois de mai 1814, tint garnison à Embrun où il passa au 39ème de ligne. Il fut détaché de ce dernier régiment pour augmenter l’escorte de l’Empereur après son débarquement de l’lsle d’Elbe et sa marche sur Paris pendant les Cent Jour. Il a servi dans la Jeune Garde au 1er régiment de voltigeurs dans la 4ème compagnie, a fait dans ce corps la Campagne de Belgique et prit part à la désastreuse bataille de Waterloo [illisible] ensuite à Soisson d’où il rentra dans ses foyers fin août 1815.

2° Lorin Xavier, il a suivi la même voie que le précédent jusqu’à sa rentrée en France où il fut également reversé au 39ème de ligne, fit partie de l’armée des Alpes jusqu’à la rentrée dans ses foyers qui eut lieu en juillet 1815.

Ils sont tous les deux domiciliés en cette commune, le premier est né à Sarrageois, canton de Mouthe, le second aux Granges-Sainte-Marie, canton de Pontarlier.

J’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect, Monsieur le Préfet, votre très humble serviteur,

 

Le maire de Labergement-Sainte-Marie

 

(signé) Lonchampt

 

Cette lettre du 11 juillet 1869 adressée au Préfet de Doubs par le maire de Labergement, nous informe sur la participation d’habitants de la commune aux guerres de l’Empire, ce qui en soi n’est pas une originalité étant donné le nombre conséquent de conscrits qui ont parcouru l’Europe au cours de ces années. Mais elle nous apprend surtout que certains sont encore en vie en ce dernier tiers du XIXe siècle. Interrogeons-nous sur la cause même de cette missive, à savoir : pourquoi est-il nécessaire pour le maire d’obtenir les états de services de ses deux administrés ?

Nous sommes alors sous le règne de Napoléon III (neveu de Napoléon 1er) et c’est au cours de ce Second Empire (1852-1870) qu’est progressivement établie une reconnaissance officielle des anciens combattants des guerres de la Révolution et de l’Empire.

 

Retour de la monarchie

 

Revenons d’abord sur l’épilogue sanglant que constitue l’année 1815 pour le 1er empire. Sous la monarchie restaurée et vengeresse, ce sont près de 300 000 soldats et marins qui sont démobilisés. Une partie de ces anciens combattants n’est pas officiellement licenciée mais placée en demi-solde (ils n’ont pas d’affectation, retournent à la vie civile mais touchent une partie de leur solde). L’image de demi-solde est ainsi partie de la légende napoléonienne qui débute aussitôt après la défaite de Warterloo dans les poèmes et chants de Béranger, les gravures de Charlet ou les écrits de Balzac. Mais elle ne saurait résumer à elle seule la figure de l’ancien combattant napoléonien diverse et variée car tous ces hommes, selon leur milieu, leurs expériences combattantes, ne sont pas tous coulés dans le même moule.

 

Un demi-solde

 

Pour la plupart, l’après-guerre constitue un retour à l’anonymat et pour une grande majorité ils retournent à leurs campagnes et à leur existence de cultivateurs. C’est le cas de nos conscrits de 1813 et 1814 qui sont déclarés dans les registres de matricules comme étant cultivateurs et qui retournent dans leurs foyers quelques semaines après les abdications successives de Napoléon. Pour ces démobilisés, la réinsertion sociale a dû être relativement aisée compte tenu du peu d’années sous les drapeaux.

Réprouvés sous la Restauration (1815-1830), les vétérans bénéficient de la « récupération » de la période napoléonienne sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et sont associés aux grandes cérémonies dont la plus célèbre reste le Retour des Cendres de Napoléon à Paris en décembre 1840.

Avec le Second Empire (1852-1870), les anciens grognards jouissent d’une considération nouvelle et si un statut d’ancien combattant n’apparaît toujours pas dans la législation, il existe dans la mémoire collective et certaines dispositions mémorielles et financières convergent dans ce sens.

 

Napoléon III

 

Ainsi, la médaille de Sainte-Hélène* créée par Napoléon III en 1857 est accordée et distribuée aux soldats encore en vie, ce « monument » à la mémoire de la Grande Armée bénéficiera à environ 400 000 récipiendaires.  Si elle n’est assortie d’aucune pension, cette décoration n’en constitue pas moins une preuve de sacrifice des anciens soldats, lesquels l’arborent généralement fièrement. Ces « anciens » natifs ou habitant Labergement et nommés dans cet article sont médaillés de Sainte-Hélène hormis Xavier Lorin qui n’est pas répertorié dans l’ouvrage cité » plus bas. Cependant, un autre Lorin (François-Joseph), lui aussi de Labergement, en a été bénéficiaire mais est sans doute décédé avant 1869.

*La médaille de Sainte-Hélène est instituée par décret de Napoléon III, le , sous le Second Empire. Elle est dédiée aux « compagnons de gloire » de Napoléon Ier dans les « campagnes de 1792 à 1815 », afin de satisfaire en partie les dernières volontés de Napoléon Bonaparte telles que rédigées dans son testament à Sainte-Hélène. Elle est considérée comme la première « médaille commémorative » française.( wikipédia)

 

A villedieu Jean-Baptiste Thomet avait la médaille de saint Hélène. Sa tombe est toujours visible au cimetière vous pouvez la découvrir ici. Il n'y a plus beaucoup de tombes de cette sorte en France

 

Avec la loi du 5 mai 1869, un autre pas est franchi dans la reconnaissance d’un « statut » d’ancien combattant. Par cette décision impériale, une pension de 250 F par an est attribuée aux anciens militaires (sans ressources) justifiant de deux années de service (soit deux campagnes) ou une blessure. C’est au lendemain de cette mesure législative que le maire, Lonchampt Prosper, écrit au préfet pour signaler la présence de potentiels ayants-droits et l’obtention des pièces justificatives des mains du ministre de la Guerre. Lemagistrat est d’autant plus sensible à cette reconnaissance qu’il est le fils du grognard Lonchampt Vuillamet !

 

 

 

Reconnaissance soldat Lorin

 

Ces demandes ne concernent pas que les deux soldats cités plus haut. Une lettre plaide aussi en en faveur de la veuve Brenier « se trouvant courbée par le poids de l’âge et n’ayant pour toute ressource que l’appui de ses enfants qui sont eux-mêmes dans une position peu aisée » dont le mari (feu Jacques François Irénée Brenier mort en 1859) a été incorporé également en mai 1813. Le maire intercède enfin en faveur du soldat Claude François Aimé Defrasne, lui aussi conscrit de 1813 mais lequel « jouit déjà d’une pension de 100 francs qui lui été accordée en raison des blessures qu’il a reçues ».

 

Reconnaissance soldat Lomchampt

 

De ces quatre demandes, nous possédons les pièces justificatives de trois d’entre elles. Ces écrits retracent brièvement les années de service campagnes, régiments et matricules : il est donc permis, à présent ; de tracer brièvement le parcours de ces conscrits qui, malgré de nombreuses similitudes (au début de leur incorporation notamment), divergent ensuite en fonction des événements.

 

Tous rejoignent donc l’armée impériale au début mai 1813. En cette année qui suit la désastreuse retraite de Russie, l’« Ogre Buonaparte » pour reprendre la terminologie de ses adversaires étrangers et royalistes, reconstitue son armée en vue de stopper la progression ennemie, notamment en Allemagne. Trois de nos conscrits (Brenier, Lorin et Lonchampt-V) suivent le même parcours martial : ils sont d’abord incorporés au 42ème régiment de ligne puis reversés au 39ème de ligne (qui est d’ailleurs à large recrutement régional). Ces régiments sont alors stationnés en Italie, les pièces mentionnent la campagne d’Italie (1813 et 1814) et dans un renseignement fourni par le maire est citée la ville d’Alexandrie. Brenier et Lorin rentrent dans leurs foyers à l’été 1814 suite à l’abdication de Napoléon (avril). Pour Lonchampt-Vuillamet, l’épopée napoléonienne va se poursuivre…

 

Les cent jours commencent

 

Certes, ces « campagnes d’Italie » ne sont pas entrées dans l’histoire du fait de l’absence de batailles sanglantes et acharnées comme l’a connu le théâtre allemand en 1813. Néanmoins, le sort des soldats stationnés en Italie n’est pas de tout repos et la vie d’un troupier napoléonien est ponctuée de marches harassantes, et le principal adversaire du soldat n’est pas tant l’ennemi que la maladie qui fait des ravages dans les armées à cette époque. Rentrer dans ses foyers même sans confrontation majeure n’est donc pas quelque chose allant de soi.

 

Mais en cette année 1813, le principal théâtre d’opération est l’Est de l’Allemagne, notamment les places fortes de Dresde et de Leipzig sur lesquelles compte l’Empereur pour stopper l’avancée des armées coalisées (Autrichiens, Prussiens et Russes). C’est à la bataille (une des dernières grandes victoires de Napoléon) que participe le soldat Defrasne qui, à la différence des précédents, a été incorporé au 8ème régiment de voltigeurs de la Jeune Garde impériale (régiment récent).

 

 

Cette Garde impériale constitue l’élite de la Grande Armée. Elle recrute parmi les régiments de ligne les hommes redondants à des normes physiques particulières (notamment la taille : Defrasne mesure 1m70, ce qui est plus qu’honorable pour l’époque) et s’étant distingués par leur courage. Mais avec cet Empire finissant, la Garde n’est plus celle de 1805, les effectifs ont grossi et avec cet accroissement des effectifs la « qualité » n’est plus la même, d’autant que beaucoup d’anciens ont laissé leur peau sur les routes de Russie et de Pologne en 1812. Ce corps d’élite n’est généralement pas engagé lors des batailles, restant en réserve, mais il va être de plus en plus mis à contribution, notamment la Jeune Garde qui rassemble cette infanterie légère que sont les voltigeurs.

 

Bataille de Dresde

La bataille de Dresde (26-27 août) est emblématique des dernières victoires de Napoléon : de plus en plus longues (deux jours), de plus en plus sanglantes et de moins en moins décisives. C’est lors de cette « affaire » que notre voltigeur Defrasne est blessé lors de la 1ère journée (26 août). En effet, ce sont les régiments de la Jeune Garde qui empêchent les coalisés d’entrer dans Dresde. A l’issue de ces deux journées, les Français ont perdu 10 000 hommes les Alliés près de 20 000 et 12 000 prisonniers. Un autre de nos vétérans participe à l’une des plus célèbres confrontations de la période napoléonienne, dont elle sonne d’ailleurs le glas : la Bataille de Waterloo dont nous venons de « célébrer » le bicentenaire.  Nous avons laissé, plus haut, notre soldat Lonchampt-Vuillamet en 1814. Une lettre du maire nous apprend que ce dernier n’a pas alors été démobilisé comme ses compagnons mais est resté en garnison à Embrun. C’est donc là qu’on le retrouve en 1815.

 

C’est alors que s’ouvre le dernier (court) épisode de l’épopée napoléonienne.

Le 1er mars, Napoléon a débarqué sur les côtes provençales après sa fuite de l’Île d’Elbe et entame son retour sur Paris. Evitant la vallée du Rhône trop hostile, il prendra future « route Napoléon » plus à l’Est et c’est lors de ce « vol de l’Aigle » que Lonchampt, rallié comme beaucoup d’autres soldats mobilisés, est « détaché de ce régiment pour augmenter l’escorte de l’Empereur après son débarquement de de l’Isle d’Elbe et sa marche sur Paris ». Il rejoint la Jeune Garde également, au sein « du 1er régiment de voltigeurs dans la 4ème compagnie » C’est donc « dans ce corps [qu’il participa à] la campagne de Belgique et prit part à la désastreuse bataille de Waterloo… »

 

Sans retracer cette journée mouvementée et dramatique du 18 juin 1815 (ce serait compliqué) nous pouvons néanmoins préciser que ce régiment s’est battu férocement dans ce village de Plancenoit, en fin d’après-midi avec comme objectif de ralentir l’avancée prussienne sur la droite de l’armée française alors engagée pleinement face aux Anglo-Hollandais. D’après Th. Lentz (Waterloo 1815, Perrin 2015) : « les combats furent ici d’une cruauté que même les plus endurcis signalèrent dans leurs Mémoires. Pelet reconnut ainsi que de nombreux prisonniers prussiens furent égorgés, en réponse aux égorgements de Français qui avaient eu lieu lors de la première attaque de Plancenoit. » Les pertes de la Jeune Garde sont effrayantes et des 4 000 soldats de ce corps impliqués dans cette boucherie, seules quelques centaines (598 sur 4 000) en réchapperont et se présenteront à la revue du 26 juin (dont Charles Joseph Félix Lonchampt-Vuillamet) ! Sur la pièce justificative de ses états de service, il est mentionné qu’il est parti le 12 août 1815, soit deux mois après la défaite de Waterloo.

 

                 

                         Médaille de saint Hélène

 

En 1869, ces vétérans nés dans les années 1792-1794 atteignent un âge avancé pour l’époque, ils disparaissent progressivement (le dernier médaillé de Sainte Hélène originaire de Franche-Comté meurt en 1894 à presque 100 ans) mais les rescapés en cette année 1869 obtiennent, grâce à la pension octroyée par Napoléon III, une sorte de reconnaissance officielle et un revenu non négligeable, surtout dans une région de montagne comme le Haut-Doubs. Ces hommes endurants ont souffert et traversé des moments éprouvants et des contrées « exotiques » pour de jeunes paysans extraits de leur village. Leurs parcours, identiques au début, se sont distingués ensuite et tous n’ont pas été confrontés aux mêmes événements et dangers : leurs expériences de la chose militaire sont donc diverses.

C’est peut-être de certains d’entre eux (ou d’autres) dont parle avec humour un Allemand ayant vécu à Labergement au début des années 1860 ; il relate ainsi une conversation agitée dans une auberge de village :

« Après Vêpres, deux vieux soldats, c’est-à-dire : deux vieux imbéciles, se combattaient sur la meilleure arme, un voulait que ce soit la cavalerie et l’autre, que ce soit l’infanterie.

Le premier avait tort, le deuxième avait raison.

L’infanterie est l’Arme entre tout et dans tout. La cavalerie est l’Arme de parade et [pour] exterminer les fuyards à la déroute. Ces deux hommes n’avaient pas beaucoup de connaissances de l’art militaire, vu que le premier était à force d’être bon soldat, une grande partie en salle de police, et le seconde connaissait pour tout un peu la clarinette si bémol. »

 

Sources

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/registres matricules de la garde impériale et de l’infanterie de ligne

http://www.stehelene.org/

Petitjean N : Lendemains d’Empire, les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle, Paris, La Boutique de l’histoire, 2003

J-M Thiébaut, T Choffat, G Tisso-Robbe : Lesmédaillés de Sainte-hélène en Franche Comté (1857-1858)

Editions des Amis des Archives de Franche-Comté 2016.